Problèmes de la Traduction

Littéraire (1)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

___________________________________

(1)  Communication présentée à la « Rencontre Internationale des Ecrivains » qui s’est tenue à Belgrade (Yougoslavie) du 17 au 23 octobre 1978, consacrée aux problèmes se rattachant aux capacités de la communication de la littérature contemporaine, dont les problèmes de la traduction en tant qu’aspect le plus important de communication entre des littératures appartenant aux différents domaines linguistiques, (voir traduction de cette communication en Arabe page 123).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ÈÓã Çááå ÇáÑÍãä ÇáÑÍíã

 

 

Chers amis et collègues,

 

 

          Il est évident que la connaissance d’une langue permet mieux que la Traduction, de contacter sa littérature et de pénétrer dans son esprit et celui du peuple qui la parle.

 

          Aussi, pour étudier les rapports qui régissent les littératures entre elles, pour connaître l’histoire des civilisations et cultures auxquelles nous renvoient ces littératures, il n’est d’autre moyen que la traduction, car on ne saurait imposer à n’importe quel génie d’apprendre toutes les langues.

 

          Même pour ceux qui ne s’intéressent pas à ce genre d’études, une perspective nouvelle est nécessaire sur les hommes et leur pensée.

 

          D’ailleurs depuis longtemps, la littérature comparée s’est basée sur la traduction, comme étant le moyen le plus pratique de communiquer entre les littératures.

 

          Mais qu’est-ce que la traduction ?

 

          Elle n’est pas, comme on peut bien le croire, une simple recherche d’équivalents lexicaux aux mots composant un texte, quoique cette recherche exige une connaissance des fonctions complexes des mots.

 

          Elle est la discipline qui nous donne la possibilité de formuler des énoncés qui remplissent sensiblement les mêmes fonctions que les énoncés correspondants dans une autre langue.

 

          Bien  que la traduction, dans ses principes externes, paraît comme faisant partie du domaine linguistique, sa réalisation relève plus de l’art et requiert par-dessus tout un sens individuel des possibilités stylistiques des deux langues.

 

          Elle est de là une science et un art : une science vu son côté linguistique, et un art vu son côté métalinguistique ; car si la traduction est le passage du sens d’un texte d’une langue dans une autre, elle nous oblige à lier le texte, en tant que signes linguistiques au total du contexte auquel il est attaché, se rapportant à l’œuvre, à l’auteur, au siècle et à tous les indices d’ordre géographique, historique, social et culturel.

 

          Elle nous oblige aussi à considérer le sens comme étant en premier lieu le fonctionnement  de l’énoncé dans son ensemble, sans oublier le fonctionnement de chacun  des mots qui le composent. Ce sens implique aussi une série de relations multiples et variées que l’énoncé entretient avec les autres énoncés du texte, et avec tout son environnement physique et culturel.

 

          En effet, la langue est un ensemble de composants et de faits liés à tout un contexte complexe.

 

          Elle représente un ensemble de mots exprimant des expériences et des concepts chez ceux qui la parlent. De là deux langues paraissent des fois dans l’impossibilité d’exprimer à travers leurs mots les mêmes expériences et concepts. Car les langues ne sont pas des calques universels d’une réalité universelle, mais chaque langue correspond à une organisation particulière des données de l’expérience humaine, et découpe l’expérience non linguistique à sa manière.

 

          C’est pour cela d’ailleurs que la traduction ne doit pas être considérée comme étant le passage d’un ensemble de mots à un autre ensemble dans deux langues différentes, mais le découpage profond de la réalité propre à ces langues, à savoir les liens qui existent entre la structure linguistique de cette langue et sa réalité non linguistique relative à la civilisation et à la culture.

 

          Pour celà, un bon traducteur doit savoir sa langue, celle de l’auteur qu’il traduit, doit connaître leur civilisation et culture, et doit être capable d’écrire dans les deux langues ; donc capable de comprendre leurs différentes subtilités et nuances esthétiques et stylistiques, leur philosophie et leur esprit.

 

          Je pense même que la traduction ne doit pas poser de problème chez les bilingues qui ont appris et pratiqué deux langues, celle à laquelle ils traduisent, et l’autre de laquelle ils traduisent, ou du moins, elle ne pose pas les mêmes problèmes qu’elle pose aux interprètes qui n’ont pas appris et pratiqué les deux langues au même niveau, c’est-à-dire à ceux qui n’établissent pas directement des liens entre ces langues, leurs réalités et leurs données, à partir des liens entre les mots et les choses dont ils parlent.

 

          Mais il y a malgré tout, des difficultés vraies et concrètes que pose la traduction.

 

          Quelques unes de ces difficultés proviennent des obstacles stylistiques concernant par exemple les genres littéraires, notamment les modes de versification ; comme ils proviennent des différences qui existent entre les structures syntaxiques des langues. Aussi la traduction paraît difficile devant des mots intraduisibles.

 

          Mais ce n’est pas étrange, car il est tout à fait normal qu’une langue ait des mots spécifiques pour désigner les réalités non linguistiques qui constituent sa civilisation et sa culture ; comme il est tout à fait normal qu’une autre langue qui ne partage pas les mêmes civilisation et culture ne dispose pas de mots spécifiques équivalents.

 

          De là, e n’est pas un mystère si la langue arabe a plus de cent termes pour désigner par exemple le chameau, le cheval, ou l’épée.

 

          Ce qui prouve deux choses : la première est que la traduction littérale ou le mot à mot paraît inutile et n’aboutit à rien. La deuxième est qu’on peut transférer des réalités étrangères par le calque ou l’emprunt linguistique, ou même par la définition et l’explication du mot intraduisible.

 

          Mais si la traduction pose en général de pareils problèmes, elle se montre beaucoup plus difficile quand il s’agit de la traduction d’un texte littéraire. Pourquoi ?

 

          Eh bien, parce que la traduction n’est pas une transmission pure et simple, elle est dans ses vastes perspectives : filiation, influence et intégration à de grands mouvements d’idées et de goûts.

 

          Elle exige non seulement une fidélité au vocabulaire, à la grammaire, à la phonétique, bref à l’expression du texte ; mais elle exige une fidélité au texte même, c’est-à-dire au sens que la langue originale lui donne, donc à cette langue, à son impression et à l’esprit et au génie de son auteur. Elle exige donc de produire sur son lecteur qui est étranger à la langue originale le même effet et la même impression que produit le texte original sur le lecteur de cette langue.

 

          En effet, traduire un texte littéraire c’est traduire non pas une structure, mais l’effet qu’elle produit ; c’est transmettre le plaisir esthétique du texte original et transmettre aussi les différents éléments propres à l’esprit de l’auteur et à sa culture ; et c’est avant tout pouvoir sentir et identifier les fins et les moyens de ce texte.

 

          De cette optique, la traduction littéraire doit être considérée un exercice littéraire qui doit être exercée non pas par de simples interprètes ou pas des machines traductrices, mais par des écrivains.

 

          Elle est donc une opération littéraire d’aspect esthétique, voire subjectif et personnel, sans nier ses différents aspects scientifiques ou linguistiques. De là vient l’impossibilité de la traduction automatique des textes littéraires.

 

          Quant aux problèmes relevant proprement du style, comme dans le cas de la traduction d’un poème, ils ne sont pas résolus par la simple traduction de la métrique et de la prosodie de l’original, ou pas la traduction de son vocabulaire et de sa syntaxe, mais pas le fait de découvrir ce qui est esthétiquement ou poétiquement pertinent dans ce poème.

 

          Dans ce cas, la traduction devient une création nouvelle de formes semblables ou différentes qui auront la même fonction poétique que dans l’original.

 

          Mais en dépit de toutes ces difficultés, la traduction prend des proportions de plus en plus vastes, comme moyen de communication entre les langues, et prend par la suite une place considérable dans la vie moderne et les relations internationales.

 

          Elle offre, en tant que science et art une vision du monde de la pensée où l’interdépendance et la solidarité sont démontrées.

 

          Elle permet de voir ce qui appartient en propre au génie d’une langue et par là même au génie d’un peuple.

 

          Tout en transmettant les œuvres, elle transmet les individualités, les tempéraments, les mentalités, les caractéristiques des génies nationaux et leurs traits irréductibles.

 

          Elle transmet aussi les filiations et les rapports entre les idées et les mouvements de la pensée qui circulent d’un pays à l’autre et d’un continent à l’autre.

 

          Par celà, la traduction démontre et appelle la connaissance, la compréhension, l’entente, la communion et la solidarité entre tous les peuples de l’univers.

 

 

 

 

Merci pour votre attention.